Blog « Traces et Mémoire »

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Petites histoires d’une grande bataille

29
déc
2014

Par 29 décembre 2014 Catégories 2ème Guerre mondiale, Faits et sites historiques Pas de commentaires


Le colonel Robert O. Stone à Gouvy

par ENGELS Emile, Luxembourg Tourisme, n°73, 20ème année, mars 1984, p. 8-10.

Pont de Gouvy XIXème siècle ©SI Gouvy

Pont de Gouvy XIXème siècle © SI Gouvy www.gouvy.eu/antan

Gouvy était, au cours du siècle passé, une gare d’allure modeste, trop modeste pour le fouillis de voies ferrées qui serpentaient dans toutes les directions. Les initiés lui donnaient le titre de gare de triage et le nombre de trains en stationnement de démentait pas cette appellation. Un pâté de maisons serrait la station de près comme pour montrer que le quartier de la gare n’avait rien de commun avec Gouvy-village à un bon kilomètre de là.

Intérieur de la gare 1919 ©

Intérieur de la gare 1919 © SI Gouvy www.gouvy.eu/antan

En ce mois de décembre 1944, la gare de Gouvy constituait, dans le développement logistique de la 1er Armée américaine, une « tête de rail » terme qui désigne une gare de déchargement. À partir de ce point, des colonnes de camions transportaient les approvisionnements vers les unités en ligne.
À une distance moyenne de 30 km à l’est de Gouvy, la 106ème Division d’infanterie américaine était étirée de Losheim à Lutzkampen en passant par le Schnee Eifel.
Le quartier de la gare s’était transformé en fourmilière où les soldats coltinaient des caisses sans jamais venir à bout des montagnes de stocks accumulés sur les quais. Toutes ces activités étaient ordonnées par la 89ème Compagnie Quartier-Maître Tête de Rail dont les machines à écrire et à calculer crépitaient dans les bureaux de la station.
Un peu à l’écart stationnaient les véhicules de la 92ème Compagnie Ordonnance et le matériel d’une compagnie de Génie. Depuis le 12 décembre, des policiers militaires gardaient à l’école du village 350 prisonniers allemands. Une section d’interrogateurs militaires s’employaient à en obtenir des informations. L’optimisme était général : à coup sûr, la guerre serait terminée pour la fin de l’année.

Tonnerre et débandade

Le 16 décembre, à la nouvelle d’une contre-offensive allemande dans le secteur, le choc émotionnel n’en fut que plus rude. La 106ème Division US était installée à Saint-Vith depuis le 11 décembre où elle relevait la 2ème Division d’infanterie US. Elle faisait partie du VIIIe Corps de la 1re armée et devait tenir un secteur d’environ 33 km.
Elle subit des revers tels que la 7ème Division blindée US fut dépêchée en renfort vers ce secteur en péril. Plus au sud, une unité US tint pendant deux jours le pont d’Ouren, près de Burg-Reuland.

Char Vielsam dédié à la 7ème division blindée ©P. Willems

Char Vielsalm dédié à la 7ème Division blindée © FTLB/ P. Willems

Le 18 décembre, la 7ème Division bloqua la pénétration ennemie à l’est et au nord de Saint-Vith. Son dispositif était contourné au nord où l’ennemi progressait vers Trois-Ponts et au sud où une menace se dessinait vers Gouvy.

Gare de Gouvy ©

Gare de Gouvy 18 décembre 44, le dépôt du ravitaillement finit de se consumer © National Archives

Le général Hasbrouck , commandant la 7ème Division, n’avait plus en réserve que de petites unités disparates, souvent rescapées de combats antérieurs. Il leur donna l’ordre de se répartir dans les villages d’Ourthe à Cherain en passant par Gouvy. Si l’ennemi se dirigeait vers le nord, ces avant-postes pourraient au mieux le retarder durant quelques heures.
Deux éléments reçurent séparément la mission de rejoindre Gouvy : un escadron de sept chars et les rescapés du 440ème Bataillon d’artillerie antiaérienne : 90 hommes commandés par le lieutenant-colonel Robert O. Stone.

Square Général Bruce Clarke Vielsalm ©P. Willems

Square Général Bruce Clarke Vielsalm © FTLB/ P. Willems

À Gouvy, le 18 décembre

Neysen Joseph Gouvy Beho p. 18

NEYSEN Joseph, Gouvy-Beho (…), p. 18

Les premiers véhicules blindés allemands, sans doute une unité de reconnaissance de le 116ème Panzerdivision, atteignirent Gouvy-village en fin de matinée. La panique gagna les petites unités américaines du quartier de la gare. Le dépôt de vivres (80.000 rations) fut mis à feu et les premiers éléments commencèrent à fuir. En passant devant la gare, Stone assista à ce spectacle pénible. Il poursuivit jusqu’à l’issue nord du village et s’arrêta.

À ce moment, un camion d’une unité de génie surgit de la localité, s’arrêta à hauteur du véhicule de tête de la colonne et signala que les premiers Allemands étaient à la lisière opposée de la localité.
Il n’eut pas le temps de reprendre sa fuite. Un char allemand apparut à une distance de 75 m et ouvrit le feu. Le camion et le véhicule de tête de Stone s’enflammèrent, mais, ce faisant, constituèrent pour l’ennemi un barrage. Deux autres chars ennemis surgirent et prirent à partie tous les objectifs visibles: parcs de véhicules, dépôts de ravitaillement, soldats blottis derrière les couverts. Puis, sans raison apparente, les tanks ennemis firent demi-tour.

Compte tenu de la situation ennemie et de ses moyens, le lieutenant-colonel Stone décida de limiter son point d’appui à l’îlot formé par la gare et les maisons avoisinantes. Nous avons vu que la panique avait gagné les unités logistiques en place et que le dépôt de vivres venait d’être mis à feu.

Reprise en mains

Usant de toute son autorité, Stone « gela » la situation. Tous les éléments, quels qu’ils soient, furent mobilisés sur place. Des témoins civils furent frappés par le changement dans l’attitude des troupes suite à l’arrivée d’un officier portant un insigne d’épaulette en forme de « feuille d’érable ».
La volonté de cet homme allait modifier radicalement la situation. Il fit éteindre l’incendie du dépôt de vivres puis jeta sur le terrain tous les éléments présents pour constituer un dispositif d’ « all round defense« .

Outre ses 90 artilleurs, le lieutenant-colonel Stone commandait maintenant 200 hommes des compagnies Quartier-Maître et Ordonnance, principalement des chauffeurs, des employés et des ouvriers. Le détachement envoyé précédemment par la 7ème Division blindée (7 chars légers et 3 mortiers) fut intégré à l’ensemble.
Le dynamisme du lieutenant-colonel Stone se communiqua à chacun de ces éléments disparates. La défense commença à prendre forme. Le 19 au matin, quatre positions de défense interdisaient les accès au quartier de la gare. Plusieurs jeune gens du village qui avaient milité dans les rangs de la Résistance offrirent leurs services aux Américains. Leur volontariat fut accepté. Ils reçurent un casque et un fusil et, toujours revêtus de leurs vêtements civils, prirent place dans la ligne de défense.

Dans la journée du 20, quelqu’un rappela au général Hasbrouck, commandant de la 7ème Division blindée, « qu’un certain lieutenant-colonel Stone avait regroupé quelques troupes et tenait la gare de Gouvy« . La présence d’un point d’appui solide sur le flanc sud était une réelle bénédiction. La 116ème Panzerdivision avait atteint Houffalize puis Samrée où elle avait capturé les dépôts de vivres et de carburant de la 7ème Division blindée US et rejeté les trains divisionnaires loin au nord de La Roche.
L’importance tactique de l’action de Stone se doublait donc d’un intérêt logistique : le dépôt de vivres de Gouvy sauvé in extremis des flammes allait ravitailler la division et ses renforts. Pour la division pratiquement encerclée, c’était là une aubaine inespérée, d’autant plus que les circonstances atmosphériques rendaient impossible tout ravitaillement par air.
L‘acheminement des stocks commença sans tarder. Avec quelque fierté, le lieutenant-colonel Stone joignit au convoi les 350 prisonniers allemands toujours gardés dans le point d’appui. Il conserva cependant avec lui la section d’interrogateurs de prisonniers de guerre, signe qu’il avait bien l’intention de capture des Allemands.

Il n’ignorait cependant pas combien la situation était précaire. Le bruit incessant des colonnes allemandes défilant au sud de Gouvy et s’éloignant vers l’ouest rappelait à tout moment le péril. Pourtant, aucune tentative de dégager Gouvy-gare ne s’était encore manifestée. Le dispositif du point d’appui s’affermissait. Un officier envoyé quérir du renfort découvrit à Beho un bataillon d’artillerie en position. Les poseurs de lignes téléphoniques relièrent le poste de commandement aux unités de défense. Chaque poste disposait de bazookas. Des bouchons de mines barrèrent les principales voies d’approche. Le poste de secours était ouvert dans la maison du dentiste du village.

La nuit du 19 au 20 décembre, la 560ème Division de Volksgrenadiere, en mouvement au sud de Gouvy, envoyé un régiment en flanc-garde face au nord. Cette unité prit position durant la nuit avec un élément à Gouvy-village et un autre à Cherain.

Premiers contacts

Hormis quelques activités de patrouille, la nuit fut calme. Mais le lendemain (20 décembre), vers 10h, une attaque allemande démarra en force pour déloger le point d’appui Stone. Tous les pelotons tinrent bon et l’attaque échoua. Après un duel de mortiers, l’ennemi reprit l’attaque à 14h. Stone fit appel à l’artillerie qui déclencha un tir d’arrêt en prenant comme référence le clocher du village. Ce déluge de feu brisa net l’élan des assaillants. Le restant de la journée se passa à des infiltrations (soldats allemands capturés, etc.).
Le danger grandissant au sud incite le général Hasbrouck à étoffer quelque peu cette portion du « fer à cheval ». Un bataillon de combat fut créé à partir des éléments non engagés d’un bataillon antichar. On adjoignit à ce noyau une compagnie d’infanterie, des escadrons de tanks, des éléments d’unités de reconnaissance, deux pelotons de génie et un bataillon d’artillerie. L’ensemble constituerait la « Task Force » Jones, du nom du commandant du 814ème Bataillon antichar. Cette « TF » avait pour mission de tenir l’alignement Deiffelt-Gouvy-Cherain. Elle prendrait l’unité Stone sous ses ordres dès son arrivée à Gouvy.
Le lendemain matin arriva à Gouvy l’ordre de transférer immédiatement vers l’arrière tout le stock restant de rations au bénéfice notamment de la 7ème Division blindée. Après quoi tous les hommes disponibles furent aussitôt envoyés en première ligne pour canaliser toutes éventuelles attaques.
Au soir, vers 18h30, un élément de la TF Jones arrivé à proximité de Gouvy prit sous le feu un véhicule allemand qui s’immobilisa aussitôt. Les Américains en retirèrent un jeune sous-officier gravement blessé, l’emmenèrent avec eux et le remirent au poste de secours du groupement Stone.

Danger grandissant

À ce moment, on remarqua que le blessé portait les insignes de la 2ème Panzerdivision SS, réputée pour sa férocité dans les combats. Le blessé était dans un état désespéré. Mais, malgré les souffrances, il n’avait rien perdu de son arrogance. Il annonça que ses camarades brûlaient du désir de se battre et, dans son délire, parlait encore « d’abattre les femmes et les enfants ». Son livret militaire signalait son âge, 19 ans, et mentionnait six blessures encourues pendant deux ans de campagne.
L’information parvenue au QG de la 7ème Division blindée ajouta encore aux soucis de l’heure. Si la 2e SS Panzerdivision infléchissait son mouvement vers le nord, la Task Force Jones ne pourrait que la retarder un court moment avant d’être balayée. Ce serait vraisemblablement la fin du saillant de Vielsalm-Saint-Vith.
Le 22 décembre à l’aube, le général Hasbrouck décida de raccourcir la ligne de défense de la Task Force Jones. Le lieutenant-colonel Stone reçut, quant à lui, l’ordre de reporter ses positions sur un terrain dominant au nord-est de Gouvy et de barrer ainsi les accès vers Beho et Vielsalm. Au cours de cette journée, les Américains ignoraient le répit bien involontaire que les Allemands leur accordaient. Après avoir investi Saint-Vith la veille au soir, ils n’exploitaient pas leur succès en raison de l’épuisement, des précédents combats et des immenses embouteillages au coeur de la ville.

À une journée calme succéda une nuit pleine de rumeurs de bataille. Et le froid apparu soudain, faisant éclater les radiateurs des véhicules, soudant les chenilles des chars dans le sol gelé, bloquant les tourelles des chars.
La 7ème Division blindée était arrivée à la limite de la résistance. Un ordre de Montgomery lui enjoignit de passer la même nuit à l’ouest de la Salm pour se regrouper à l’abri de la 82ème Division aéroportée.

Rupture de contact

La mission de sûreté sur le flanc sud de la division se termina pour le lieutenant-colonel Stone le 23 décembre à 7h du matin. Stone reçut l’ordre de se replier par Bovigny, Salmchâteau et Sart.
Son bataillon formé au départ d’éléments hétéroclites (artilleurs, ravitailleurs, ravitailleurs, mécaniciens, etc.) avait acquis l‘allure d’une véritable unité de combats. En fin de matinée, l’unité arriva dans sa zone de stationnement.
Stone se rendit peu après au quartier général de la 106ème division à Chevron qu’il avait quitté 6 jours plus tôt. Cet état-major, qui avait vécu une semaine de cauchemar, ignorait tout de l’action de Stone à Gouvy. Mieux, le colonel et sa poignée de courageux avaient été portés disparus….

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Sources

ENGELS Emile, « Petites histoires d’une grande bataille. Le colonel Robert O. Stone à Gouvy », in Luxembourg Tourisme, n°73, 20ème année, mars 1984, p. 8-10.
NEYSEN Joseph, Gouvy-Beho. Dans les pas des 3e DB, 83e DI, 84e DI, Neufchâteau, éditions Weyrich, 2001.

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