Blog « Traces et Mémoire »

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« Nuts » à Marcouray

30
jan
2015

Par 30 janvier 2015 Catégories 2ème Guerre mondiale, Faits et sites historiques Pas de commentaires

ENGELS Emile, « Nuts à Marcouray », in Luxembourg Tourisme, n°74, 20ème année, juin 1984, p. 8-10.

Paysage Marcouray ©P. Willems

Paysage Marcouray © FTLB/ P. Willems

La première phase de la Bataille des Ardennes est semblable à un assaut d’escrime où l’un des adversaires, brutalement surpris, doit improviser des parades pour retrouver son équilibre et assurer sa position.
Si le commandement suprême allié maîtrisa toujours la situation, il n’en fut pas toujours de même aux échelons inférieurs. On vit alors, à côté de résistances héroïques, des replis spectaculaires, des engagements d’unités qui ignoraient tout de l’ennemi.

Le lieutenant-colonel Hogan de la 3ème division blindée américaine vécut dans la région de Hotton-La Roche de semblables péripéties.

TOLAND John, Bastogne, la dernière offensive d'Hitler, Paris, 1974.

TOLAND John, Bastogne, la dernière offensive d’Hitler, Paris, 1974.

Colmatage et mission de découverte

Les aventures du lieutenant-colonel Sam Hogan se placent dans le cadre de la mise en place de la 3ème division blindée américaine (général M.Rose) entre l’Ourthe et l’Amblève pour colmater la pénétration allemande.

La brigade blindée R de cette division arriva à Hotton dans la nuit du 19 au 20 décembre 1944. Elle était divisée en trois bataillons de combat, appelés selon le jargon américain « Task Forces » (TF), baptisés suivant le nom de leurs commandants, les lieutenants colonels Kane, Orr et Hogan.

N’ayant aucun renseignement sur l’ennemi dans la zone Houffalize, Baraque-de-Fraiture, le général Rose, arrivé entretemps à Hotton, fit envoyer les trois task Forces vers le sud-est :
• La TF Kane vers Manhay-Malempré,
• La TF Orr vers Samrée,
• La TF Hogan vers La Roche, puis le route N15 vers Dinez, au nord d’Houffalize.

La TF Hogan, composée de 17 chars, 6 pièces d’artillerie, 2 half-tracks avec mitrailleuses quadruples anti-aériennes et une petite unité de reconnaissance, quitta Hotton à 12h15. Elle traversa Melines, Trinal, Beffe, Marcouray, Cielle et La Roche. Là, elle s’engagea dans la vallée de l’Ourthe en direction de Houffalize.

En fin d’après-midi, la tête de colonne se heurta, peu avant Maboge, à un élément de la 116ème Panzerdivision qui barrait la vallée. Au même moment, la TF Orr était sérieusement accrochée au nord de Samrée.

ENGELS Emile, Luxembourg Tourisme, n°74, juin 1984

ENGELS Emile, Luxembourg Tourisme, n°74, juin 1984

La TF Hogan passa la nuit sur place. Hogan se rendit durant la nuit à Soy, où le commandant de la brigade blindée R pourrait lui donner de nouvelles instructions.

Soy QG colonel Robert L. Howze 3e division blindée ©P. Willems

Soy QG colonel Robert L. Howze 3e division blindée © FTLB/ P. Willems

Retournement de situation

L’aube du 21 décembre trouva les adversaires sur leurs positions de la veille. En fait, le commandant de la 116ème Panzerdivision avait, durant la nuit, lancé une forte unité blindée (Kampfgruppe Bayer) entre TF Hogan et Orr avec mission de s’emparer du pont de Hotton. Progressant par des chemins secondaires, le Kampfgruppe Bayer échappa totalement à l’observation.

Le premier à découvrir l’évènement fut Hogan lui-même. Revenant de Soy, il se trouva soudain nez à nez avec une colonne allemande. Abandonnant sa jeep, où flottait le drapeau du Texas, son Etat natal, Hogan prit les jambes à son cou. Il échappa aux tirs allemands, mais, perdu dans une région occupée par l’ennemi, loin de son unité, il se trouvait dans une situation très inconfortable.

À 7h, le Q.G. de la 3ème division blindée US à Hotton était attaqué par les chars de Bayer, tandis que la TF Orr était repoussée sur Amonines. À 13h, la TF Hogan, toujours privée de son chef, reçut l’ordre de se replier également sur Amonines. Peu de temps après, elle reprit en sens inverse l’itinéraire parcouru la veille sans savoir que le chemin était occupé par la 116ème Panzerdivision.

La Task Force Hogan encerclée

En fin d’après-midi, la colonne Hogan, montant vers Beffe, se heurta au carrefour de Consy à un ennemi installé en force dans le village de Beffe. La TF Hogan se retira pour la nuit au voisinage de Marcouray. Elle était à ce moment, sans le savoir encore, complètement coupée du reste de la division. Par ailleurs, la 3ème division blindée US vivait à Hotton et à Soy des heures difficiles.

Le 22 décembre, au matin, par le plus grand des hasards, le lieutenant-colonel Hogan retrouva son unité. Ayant constaté que le pont de Marcourt avait sauté, l’unité avait conclu qu’elle était encerclée. Elle s’installa « en hérisson » à Marcouray. Les liaisons radio avec Soy et Hotton fonctionnaient bien. Le QG division annonça qu’une force de secours partant de Hotton viendrait renforcer l’unité Hogan à Marcouray. En fait, il ne fut pas possible de réunir une force capable de déloger les Allemands de Beffe. Le problème de Hogan restait donc entier.

Dans l’immédiat, ce dernier avait besoin du plasma sanguin pour ses blessés et de carburant pour ses véhicules. La TF avait quitté Hotton l’avant-veille avec les réservoirs des véhicules à demi-vides et l’occasion ne s’était pas présentée de les remplir. Cette situation était connue au QG de la division qui demanda un ravitaillement par air.

Tentatives de dégagement et de ravitaillement

Le 23 décembre, un soleil étincelant se leva dans un ciel merveilleusement bleu. Nul doute que le ravitaillement par air serait fourni ce jour. Dans la matinée, les Allemands commencèrent à sonder la position. Un véhicule entra même dans Marcouray, où il fut capturé avec ses occupants.
L’auteur américain John Toland écrit qu’à ce moment l’un des « 400 de Hogan » abattit deux des prisonniers allemands. Le coupable fut sévèrement tancé par son chef.

Dans l’après-midi, des parlementaires allemands offrirent la reddition. La réponse fut sans équivoque : « Nous avons ordre de tenir jusqu’au bout. Depuis que je suis soldat, j’obéis aux ordres. Dites à votre commandant d’aller au diable. »

 

Stèle Hogan ©P. Willems

Stèle Hogan © FTLB/ P. Willems

Si cette réponse n’avait pas la concision du célèbre « Nuts » prononcé l’avant-veille à Bastogne par le général McAuliffe, elle en avait la même force et la même verdeur.
Un secours possible pouvait venir de la TF Kane opérant vers Odeigne et la Baraque de Fraiture. Elle reçut l’ordre de dégager Marcouray puis de rejoindre Hotton. Elle se mit en mouvement mais fut bloquée à Dochamps par une résistance opiniâtre.

Maison et stèle Hogan ©P. Willems

Maison et stèle Hogan © FTLB/ P. Willems

À 16 h 30, 29 avions de transport venant du sud-est étaient en vue de Marcouray. Dans quelques minutes, ils largueraient aux assiégés le ravitaillement attendu. Mais le cap suivi passait exactement au-dessus de La Roche où la défense antiaérienne allemande protégeant les ponts de la localité était particulièrement fournie. Six appareils furent abattus. Les autres larguèrent les colis qui atterrirent au sud de La Roche, aux environs du village de Hives, au beau milieu des lignes allemandes.

Aussitôt, les habitants du village furent requis de récupérer les conteneurs de vivres, de matériel sanitaire et les bidons d’essence. À Marcourt, le pilote d’un avion abattu fut dirigé par une habitante vers la garnison de Marcouray.

Devant cet échec, l’artillerie en position à Erezée entreprit de faire parvenir du plasma sanguin en plaçant les flacons dans des obus fumigènes préalablement vidés de leur produit. L’expérience ne fut toutefois pas concluante. L’annonce d’un nouveau parachutage prévu le lendemain calma les impatiences. Mais ce dernier fut un nouvel échec. Les colis furent cette fois égrenés dans les positions d’artillerie américaine à l’est d’Erezée.

Vers 18 h ce 24 décembre, alors que la petite garnison achevait un frugal souper de réveillon de Noël, on communiqua la teneur d’un message du général Rose : « Si la TF Hogan n’est pas ravitaillée par air le 15 décembre, elle rejoindra les lignes américaines par infiltration ».

Engels Emile, Luxembourg Tourisme, n°74, 1984

Engels Emile, Luxembourg Tourisme, n°74, 1984

Le jour de Noël, le ciel se couvrit et, à Marcouray comme à Bastogne, aucun ravitaillement par air ne fut possible. À 11 h, Hogan prévint le QG de la division qu’il entreprendrait l’infiltration vers 16 h 30, à la nuit tombée.

Le problème des blessés était tragique. L’itinéraire par les zones boisées surplombant l’Ourthe ne permettait pas de les emmener. Le capitaine-médecin Spiegelman s’offrit à rester avec ses blessés. Les moins atteints garderaient les prisonniers allemands jusqu’au moment où apparaîtraient les premiers ennemis. Ensuite, les rôles seraient inversés.

Les corps des deux Allemands abattus deux jours plus tôt furent enterrés afin d’éviter que l’ennemi, en constatant l’origine de leur mort, ne se livrent à des représailles sur les blessés américains.
Dans l’après-midi, le QG de la 3ème division communiqua le tracé exact des lignes américaines : Hampteau, Werpin, Soy, Amonines.

Les soldats noircirent leurs visages et leurs mains et ôtèrent de leurs tenues tout ce qui était susceptible de provoquer le moindre bruit.

Hors du piège

Dès la nuit tombée, le premier groupe s’éloigna, marchant à la boussole dans un relief enchevêtré. Les autres groupes suivirent à 20 minutes d’intervalle. À 18 h 15, Hogan envoya son dernier message radio. En bon commandant d’unité, il quitta la position le dernier. Il prit congé de ses hommes blessés et s’enfonça dans la nuit.
Les lignes américaines n’étaient guère éloignées que d’une dizaine de kilomètres. Mais l’itinéraire, parallèle à l’Ourthe, escaladait les promontoires et les éperons, dévalait les pentes des vallées secondaires, zigzaguait à travers les bois parfois impénétrables. L’épaisse couche de neige ajoutait encore aux difficultés du terrain.

Char Sherman Beffe ©P. Willems

Char Sherman Beffe © FTLB/ P. Willems

La direction retenue évitait tout chemin, car le risque d’y rencontrer l’ennemi était trop grand. La traversée des lignes allemandes se fit sans incident majeur. Seul le groupe de tête rencontra une sentinelle ennemie engourdie par le froid ou légèrement assoupie. Elle vit trop tard se dresser près d’elle un sergent américain brandissant une baïonnette. Un cri en forme de râle se perdit dans la nuit. Haletants, les hommes du groupe épièrent les réactions ennemies. Mais l’alerte n’avait pas été donnée. L’infiltration reprit avec une prudence accrue.

Plaque apposée au char Beffe ©P. Willems

Plaque apposée au char Beffe © FTLB/ P. Willems

Le lendemain 26 décembre, à 5 h 10, après quatorze heures de marche, le premier groupe – un officier et 18 hommes – prit contact avec un avant-poste américain près de Werpin. Les soldats de ce poste portaient les insignes de la 75ème division d’infanterie US. Deux régiments de cette division de recrues avaient été engagés le jour de Noël pour consolider le front.

L’un après l’autre, les groupes arrivèrent au point de rendez-vous. Un seul manquait à l’appel : à un point de rentrée, une recrue de la 75ème division d’infanterie avait tiré sans sommation. Vers midi, le lieutenant-colonel Hogan franchit à son tour les lignes américaines. À 14h, au quartier général à Soy, il fit rapport au général Rose.
L’exposé terminé, le général s’enquit de la raison pour laquelle il était rentré le dernier de son unité.

Le colonel aurait pu répondre par une phrase ou un mot « historique ». Il hésita, ne trouva ni l’une ni l’autre. Alors, avec son flegme et son parler lent Texan, il répondit simplement : « J’avais affreusement mal aux pieds ».

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