Blog « Traces et Mémoire »

Bienvenue sur les carnets d'histoire du Luxembourg belge !
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La reconstruction d’après-guerre, l’enquête d’un journaliste de l’époque

16
déc
2014

Par 16 décembre 2014 Catégories 2ème Guerre mondiale Pas de commentaires

Comment La Roche se reconstruit-elle ?

En fouillant dans le grenier de mes grands-parents, je suis tombée sur de vieux articles de presse datant de l’immédiate après-guerre. Un d’entre eux a particulièrement attiré mon attention. Il s’agit d’une enquête menée par Roger Crouquet, pour Le Soir Illustré (19 mai 1946), consacrée à la reconstruction de la ville de La Roche après la Bataille des Ardennes. Au travers de ces descriptions, on comprend mieux dans quelle situation difficile se sont trouvés nos anciens.

La Roche aujourd'hui ©P. Willems

La Roche aujourd’hui © FTLB/ P. Willems

 

Musée de la Bataille des Ardennes © FTLB/ P. Willems

Musée de la Bataille des Ardennes © FTLB/ P. Willems

Découvrez vous aussi les aléas d’une telle reconstruction.
L’Ardenne chante dans la douce atmosphère d’un printemps radieux. (….) « L’Ardenne chante et nous appelle: les chansons des rivières capricieuses qui s’insinuent parmi les rochers, chanson des feuillages d’un vert tendre qu’un zéphyr léger fait bruisser, chanson des oiseaux qui s’interpellent dans les bosquets, chanson de la campagne où le rude paysan ardennais brasse une terre qui n’est pas toujours généreuse, chanson des ouvriers au travail sur les chantiers de construction qui marquent l’emplacement des villes défuntes.

Les baraquements rochois ©Le Soir Illustré, 1946

Les baraquements rochois © Le Soir Illustré, 1946

Un an après la bataille, nous sommes retournés dans ces régions dont nous gardions un souvenir tragique. Nous n’avions plus retrouvé l’horrible vision des villes éventrées, des cadavres recroquevillés sous un suaire de neige et des croix au bord du chemin. Certes, il reste des traces de la lutte. Ce n’est pas en un an que l’on peut effacer les multiples cicatrices imprimées dans la terre, dans les pierres ardennaises comme un témoignage de la folie des hommes. Des années seront nécessaires pour que La Roche, Houffalize, Bastogne, pour ne citer que ces villes, retrouvent leur paisible visage des années d’avant-guerre.

Mais il est incontestable qu’un effort louable a déjà été fait, sinon pour restituer à ces cités leur aspect d’autrefois, tout au moins pour leur rendre la vie, ce qui était essentiel. Les villes héroïques de nos Ardennes resteront pendant longtemps encore défigurées car le problème de reconstruction qui se pose dans notre pays est beaucoup trop vaste et les ruines ne seront relevées que peu à peu, suivant un plan qui s’étendra sur une longue période.

La boulangerie, ©Le Soir illustré, 1946

La boulangerie, © Le Soir illustré, 1946

Ce qu’il faudrait pour ressusciter nos Ardennes, c’est une baguette magique. Mais hélas! nos ministres ne possèdent pas encore dans leurs portefeuilles cet accessoire qui leur serait cependant d’une grande utilité. Faute d’argent, car il faut bien le dire, c’est le nerf de la guerre qui, en l’occurrence, est aussi le nerf de la paix qui manque le plus, on a dû s’arrêter à un programme qui tient en ces deux points: rafistoler ce qui était encore en état d’être réparé et construire des baraquements pour loger les sinistrés.

C’est peu et c’est déjà beaucoup; peu, car les intéressés espéraient être fixés en ce qui concerne l’octroi des dommages de guerre et être à même de faire reconstruire leur immeuble; beaucoup quand on connait l’état de nos finances, les charges trop lourdes qui pèsent sur notre Trésor et la lenteur des services administratifs.

Le facteur, ©Le Soir illustré, 1946

Le facteur, © Le Soir illustré, 1946

Nous avons voulu, en toute impartialité, faire une enquête sur la reconstruction de nos Ardennes et nous sommes allés à La Roche, l’une des villes ayant le plus souffert au cours de l’offensive von Rundstedt. Cent dix-sept civils furent tués, trois cent cinquante immeubles furent complètement démolis, trois cent vingt-sept gravement endommagés. Quatre maison seulement ont pu être cataloguées sous la domination « intactes ». Nous avions vu la pauvre La Roche au moment où les Britanniques et Américains, progressant de chaque côté de l’Ourthe, venaient libérer la ville. Ce n’était qu’un amas de décombres sous le blanc manteau de la neige.

Des gens hallucinés, aux yeux démesurément agrandis par la terreur évoquaient les atroces journées des bombardements. Réfugiés dans une ferme, à la Petite Srument, couchant sur le sol glacé, ils avaient connu des heures d’angoisse. Et ils tremblaient de peur, de froid et d’énervement. Beaucoup de ces gens sont morts depuis. Le choc avaient été trop violent. Ils n’ont pu résister.

L'église et la pompe à essence, ©Le Soir illustré, 1946

L’église et la pompe à essence, © Le Soir illustré, 1946

Aujourd’hui, si ce n’étaient le clocher de l’église et les ruines du vieux château, on ne reconnaitrait même plus le site rochois. Les squelettes de maisons, les pans de murs branlants ont disparu. Les immeubles qui menaçaient de s’écrouler ont été rasés jusqu’aux caves. Le sol a été nivelé et les décombres emportés.

Une nouvelle ville a poussé rapidement, tel un champignon. Est-elle belle? Est-elle laide? Elle est affreuse. Cette cité de baraquements que les indigènes ont baptisés Matadi, ce qui, sans doute, est faire injure à notre port congolais, n’a aucun caractère. C’est comme si un malicieux géant, emportant dans son tablier quelques quatre-vingts baraquements de toutes formes, matière et dimensions, avait gravi en deux enjambées la colline de Corumont. Puis, de là-haut, secouant soudain son tablier, il en aurait déversé le contenu dans la vallée. C’est l’impression que nous a donné cet ensemble disparate de pavillons disséminés un eu partout, sans ordonnance et surtout sans aucun souci d’esthétique.

Certes, on aurait pu faire mieux. Choisir, par exemple, un type de baraquement unique et organiser, à cet effet, un concours parmi nos architectes. Nous voyons fort bien cadrant avec les sites de nos Ardennes, une sorte de chalet rustique avec revêtement d’écorces de sapins.

Ouvriers, ©Le Soir illustré, 1946

Ouvriers, © Le Soir illustré, 1946

Et le confort, nous dira-t-on, qu’en faites-vous? Il est aussi facile de rendre confortable un chalet aux formes harmonieuses (voyez la Suisse) qu’un baraquement de forme rectangulaire, genre Buchenwald. D’ailleurs, il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu et le confort des baraquements rochois laisse beaucoup, sinon totalement, à désirer. La majorité des pavillons ne sont pas raccordés à la distribution d’eau et ne possèdent pas de W.C., ce qui est inouï

D’autre part, on achève, en ce moment, la muse en place de quelques « tubes », ces cylindres en tôle tant décriés par nos gars d’Irlande. Et encore, les tubes sont divisés en deux. Chaque ménage disposera d’une cuisine et de deux petites chambres à coucher mesurant environ 2m15 sur 1m90, espace nettement insuffisant pour placer un lit, une chaise et une armoire. Les gens hésitent à occuper ces cylindres, préférant leur misère actuelle.

Les tubes, ©Le Soir illustré, 1946

Les tubes, © Le Soir illustré, 1946

D’autres sont résignés. « Que voulez-vous » nous disait un brave homme désabusé, « il faut bien entrer quelque part. Voilà seize mois que je suis sans logis. Je suis veuf. Mes enfants vivent d’un côté et moi de l’autre. »

L'orphelinat de La Roche, ©Le Soir illustré, 1946

L’orphelinat de La Roche, © Le Soir illustré, 1946

Nous avons écouté les doléances de toute la population du village de « Matadi ». Emouvant concert de plaintes et de récriminations. Nous avons visité des baraquements de trois pièces occupés par des commerçants, des artisans, qui ne peuvent décemment à la fois y vivre et y exercer leur négoce ou leur métier.

A l’un des sinistrés qui réclamait à Bruxelles, insistant pour que l’on installe au plus tôt des cabinets dans les baraquements, on fit cette étonnante, cette incroyable réponse: « Des cabinets… vous n’avez qu’à faire une feuillée… »

La centrale téléphonique, © Le Soir illustré, 1946

La centrale téléphonique, © Le Soir illustré, 1946

Comme on le voit, la situation pourrait être meilleure. Et pourtant, c’est déjà splendide d’avoir réalisé ce tour de force de rendre la vie à une cité qui avait été anéantie. Car La Roche est bien vivante. Il règne dans cette ruche, à la veille de la saison estivale, une grande activité. Quelques hôtels ont déjà rouvert leurs portes et attendent le touriste, car le sites environnants, eux, n’ont pas été atteints!

Les dirigeants du Syndicat d’Initiative n’ont pas perdu leur temps. Les promenades sont accessibles au public. Elles ont été jalonnées d’inscriptions et de poteaux indicateurs. Des bancs seront installés incessamment. Toute la région a été déminée. On prévoit, pour un avenir très proche, la mise en circulation d’un autobus reliant Marloie à La Roche et vice-versa, ce qui facilitera grandement les communications entre la capitale et la vallée de l’Ourthe. Deux cents chambres seront mises, cet été, à la disposition de la clientèle des hôtels et des pensions de famille.

Promenade © FTLB/ P. Willems

Promenade © FTLB/ P. Willems

Les Rochois retroussent leurs manches et travaillent. Ils mettent un point d’honneur à être fin prêts pour accueillir joyeusement l’étranger. Le bourgmestre, M. Jean Orban de Xivry, dont la conduite courageuse pendant l’offensive mérite tous les éloges, nous a longuement parlé de sa chère cité. Il connait tous les habitants:

« Les Rochois, nous dit le maïeur, se plaignent toujours en quoi ils ne le cèdent en rien aux autres Belges. Vous avez pu voir ce qui a déjà été réalisé grâce à la compétence et à l’énergie de messieurs Dachy et Glaudot, respectivement directeur du service des réparations et chef du service des baraquements. Mais nous sommes malheureusement tenus par le manque d’argent et la pénurie des matériaux. Nous avons déjà atteint le plafond des crédits qui nous étaient alloués. Alors, il faut attendre. De même, on ne sait pas encore quelle sera l’importance des sommes versées à titre de dommages de guerre. Personne n’ose s’engager sans savoir. Mais tout s’arrangera. »

Les services communaux, ©Le Soir illustré, 1946

Les services communaux, © Le Soir illustré, 1946

Le bourgmestre est optimiste. Devant sa villa lézardée et très mal réparée, il ajoute: « Je suis sinistré donc résigné. » Espérons que les pouvoirs publics donneront satisfaction aux Rochois et aux autres sinistrés des Ardennes qui ne demandent, certes, pas la lune. Ils désirent tout simplement mener, comme autrefois, une existence décente.

Les Ardennais ont, au cours de l’offensive allemande du 16 décembre 1944, tiré une traite sur la Belgique. L’heure est venue de la payer. »

Char La Roche ©P. Willems

Char La Roche © FTLB/ P. Willems

Place du Bronze La Roche © FTLB/ P. Willems

Place du Bronze La Roche © FTLB/ P. Willems

Source

Crouquet Roger, « Sur les chantiers de construction ardennais », Le Soir Illustré, 9 mai 1946.

Découvrir en vrai

 

Pour découvrir le « La Roche-en-Ardenne » d’aujourd’hui, l’une des principales villes touristiques du Luxembourg belge, le syndicat d’initiative et la Maison du Tourisme sont à votre service.

09kgk- La roche actuelle

 

Place du Marché 15
6980 La Roche-en-Ardenne
Tél.: +32 (0)84 36 77 36
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