Blog « Traces et Mémoire »

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La sorcellerie au coeur de nos terres ardennaises

17
juil
2015

Par 17 juillet 2015 Catégories Légendes, Traditions et Folklore Pas de commentaires

Dans notre folklore, les personnages intrigants se succèdent. Mais contrairement aux nutons, aux fées, aux loups-garous ou au diable, les sorcières, que l’on appelle aussi macrâles, macralles ou makrales, ont réellement existé. Les anciens nous ont tous déjà raconté des histoires dans lesquelles certaines vieilles dames marginales du village étaient considérées comme des « jeteuses de sort ». À Marche-en-Famenne, durant le carnaval, les macrâles défilent dans la ville, tandis qu’à Vielsalm, dans la nuit du 20 au 21 juillet, elles se rassemblent sur les rochers de Tiennemesse pour y célébrer leur sabbat.

Le Luxembourg belge est-il une terre de sorcellerie? C’est ce que nous allons découvrir.

Statue de la sorcière - Vielsalm © FTLB/P. Willems

Statue de la sorcière – Vielsalm © FTLB/P. Willems

La sorcellerie au fil des siècles

La magie et l’art de guérir existent depuis la nuit des temps. Certaines sources antiques traitent déjà de la sorcellerie et les Evangiles multiplient les récits de possédés et de guérisons miraculeuses. Dans nos régions, les druides jouent un rôle essentiel dans la société celtique de par la pluralité de leurs tâches (médecin, juriste, professeur, etc.) et de leurs savoirs. En communion avec la nature, ils accomplissent des cérémonies sacrées et parfois même des sacrifices.

Gustave Doré, Druide coupant le gui, 1861 ©BNF

Gustave Doré, Druide coupant le gui, 1861 ©BNF

L’évangélisation de l’Ardenne, dès le IVème siècle, relègue ces savants au rang de paria. Saint Martin, saint Hubert, saint Monon imposent la pensée et les rites chrétiens aux populations obligées de sacrifier leurs croyances païennes. Mais ces coutumes ne vont jamais totalement disparaitre malgré la destruction des lieux de culte et l’édification d’églises. Le manque de communication et l’isolement des villages permettent au paganisme de résister.

Buste de saint Hubert - Basilique de Saint Hubert © FTLB/ P. Willems

Buste de saint Hubert – Basilique de Saint Hubert © FTLB/ P. Willems

Examinons le cas des guérisseurs et guérisseuses. Excommuniés voire persécutés, ils se rassemblent dans des endroits isolés (des forêts ou clairières). Ces cérémonies portent le nom de sabbats.

© FTLB/ P. Willems

© FTLB/ P. Willems

C’est ainsi que durant tout le Moyen Âge, les pratiques traditionnelles continuent à se transmettre auprès des femmes. La sorcellerie n’est pas encore considérée comme une menace pour la chrétienté. Elle fait partie du quotidien des zones rurales.

Mais durant la Renaissance, le rapport au mystérieux va être profondément chamboulé. Nous sommes alors aux XVIème et XVIIème siècles. L’Inquisition et le Concile de Trente (1545-1563) entament la chasse aux hérétiques et à toutes superstitions. Les Temps modernes véhiculent un monde nouveau (grandes découvertes) tourné vers les progrès scientifiques. Bref, rationalisme et sorcellerie ne font pas bon ménage. Les sorcières sont alors traquées et l’appareil judiciaire se met rapidement en marche. Dans nos campagnes, ce sont les échevins, les notables de la région, qui s’occupent de ces cas. Mais le pouvoir ne rime pas toujours avec le savoir et un grand nombre de ses juges sont tout à fait incompétents et ignorants.

© FTLB/ L. Aprosio

© FTLB/ L. Aprosio

Dans nos régions, à savoir les Pays-Bas espagnols et les principautés de Liège et de Stavelot-Malmédy, le Nemesis Carolina, le code de justice signé par Charles Quint, autorise les Cours de justice locales à arrêter, interroger et punir les personnes suspectées de pratiques occultes. La période de grande persécution concerne les années 1550-1650. Après ces dates, la sorcellerie sera alors considérée comme un simple délit parmi d’autres et en 1682, elle est complètement décriminalisée par le roi Louis XIV.

Qui sont les sorcières?

On parle de sorcières car ce sont principalement les femmes qui sont inculpées. Longtemps considérées comme des êtres inférieurs, elles représentent le péché originel et sont par conséquent de connivence avec le diable.

Charles Bétout, La ronde des saisons  trente-sept Maquettes de costumes, 1905 © BNF

Charles Bétout, La ronde des saisons trente-sept Maquettes de costumes, 1905 © BNF

Cependant, les sorciers ont aussi existé. C’est le cas du célèbre berger-sorcier Bellem du nord de l’Ardenne ou de Kaap, le roi des sorciers à Hachy au pays d’Arlon. Ils ont été relativement épargnés par le bûcher sauf dans la région d’Ouffet (province de Liège). L’historien Jules Michelet précise ainsi « pour un sorcier (exécuté), dix mille sorcières. »

François de Joullain  Claude Gillot, Habit de sorcier, XVIIIème siècle © BNF

François de Joullain Claude Gillot, Habit de sorcier, XVIIIème siècle © BNF

Comment les reconnait-on? De manière générale, ce sont des personnes vivant en marge de la société. Elles habitent souvent seules, sont isolées, ont peu de famille et d’amis et ont une apparence désagréable (nez crochu, verrues, bosse, pied bot, etc.). Le diable choisit donc des femmes faibles. Il prend forme humaine et aborde sa future victime en lui promettant une amélioration radicale de sa situation. Il arrive aussi que de très belles jeunes filles soient accusées de sorcellerie (leur beauté ayant été pactisée avec le diable).

Penguilly, Gravure La sorcière du village © BNF

Penguilly, Gravure La sorcière du village © BNF

Les accusations de sorcellerie

Les sorcières sont les boucs-émissaires de la société de l’époque en proie à de grandes peurs: peur de la mort, des épidémies, de l’enfer, etc. Tous ces maux portent l’empreinte du diable. On accuse ces personnes de renier Dieu, de se donner au Malin et de le seconder, d’accomplir des maléfices, de se métamorphoser en loup ou en chat et de participer au sabbat.

Henri Ganier-Tanconville, Les sorcières du Bastberg, XIXème siècle, © BNF

Henri Ganier-Tanconville, Les sorcières du Bastberg, XIXème siècle, © BNF

Les arrestations partent bien souvent d’une simple rumeur ou d’une dénonciation: une telle a été vue la nuit dans la forêt, une autre est accusée de faire tourner le lait, une autre encore rend les enfants malades, etc. C’est sous l’effet de la torture que les détenues confessent les crimes qu’elles n’ont pas commis et dénoncent d’autres personnes.

Les procès étant expéditifs, les femmes se retrouvent alors sur le bûcher après avoir été étranglée ou pendue et parfois même leurs propres enfants, considérés comme sorciers par naissance. Outre l’exécution, il existe d’autres sentences moins lourdes telles que le bannissement ou la confiscation des biens.
L’ignorance et le fanatisme religieux des échevins ainsi que la délation et le désir de vengeance des villageois sont à l’origine de ces atrocités.

Cornélius, Peinture à l'huile © BNF

Cornélius, Peinture à l’huile, Sorcière © BNF

La sorcellerie au Luxembourg belge: quelques exemples de procès

Des procès et des exécutions, il y en a eu un peu partout sur notre territoire. Outre, l’extermination des sorcières, ces massacres ont pour objectif de frapper les populations. Les villageois sont obligés d’assister à la cérémonie qui se doit d’avoir un caractère préventif.

À titre d’exemple, nous pouvons en citer plusieurs tels que celui de Marie Honvelez à Vielsalm, accusée de pratiques occultes. Elle est arrêtée et torturée mais nie les faits même après les supplices infligés à son fils Servais et à son mari. Ce dernier finit d’ailleurs par mourir de ses blessures. Pour finir, la justice de Salm sera condamnée à verser des indemnités à la veuve.

À Sugny, en 1657, le village est frappé par des maladies mystérieuses décimant hommes et bêtes. Quatre femmes (Jeannette Huart, Jeanne Pilhart, Jeannette Petit et Marson Huart) sont suspectées de magie noire et arrêtées par décret de la cour de Bouillon à laquelle la localité est attachée. Après plusieurs semaines d’audition, la sentence tombe: un an de cachot pour deux d’entre elles, bannissement pour la troisième et la plus célèbre, Jeannette Huart, est pendue et brûlée le jour même.

À Durbuy, on compte 40 procès et 30 exécutions pour la période 1580-1636 et à Saint-Hubert, 23 procès en seulement 16 ans (1614-1636).

Dans les archives et autres chroniques, nous trouvons d’autres traces de procès à Herbeumont, Bouillon, Bastogne, Muno, Alle-sur-Semois, Stavelot, etc.

À Etalle, par exemple, un procès de sorcellerie a lieu durant l’année 1584 contre Lucie Lewercolier, tandis qu’à Izier, Anne Bertrand et Marie Bertran sont torturées puis brûlées sur la place du village en 1586 pour la première et 1605 pour la seconde. En 1604, à Ochamps, Catherine Jacquemin est aussi accusée de sorcellerie puis mise sur le bûcher. Quelques années plus tard, en 1633, Margueritte Bettoz est inculpée à Halma (Wellin) pour faits de sorcellerie.
C’est à Mirwart que la justice de Saint-Hubert organise les emprisonnements, les constructions de bûchers et les exécutions. Plus d’une dizaine d’hommes et de femmes ont péri à cet endroit.
Citons encore Jean Close, sorcier et loup-garou de Commanster, le sorcier Cope d’Herbeumont, la Tchalette et la Cesse de Rochehaut, Catherine de La Roche-en-Ardenne, les macrales de Werpin, etc.

Aujourd’hui, où peut-on encore rencontrer des sorcières?

La Fête des myrtilles à Vielsalm

Depuis bientôt 60 ans sur les hauteurs de Vielsalm, dans la nuit du 20 juillet, les vieilles sorcières prennent possession de la ville et se rassemblent dans la clairière du Tiennemesse pour leur traditionnel sabbat, leur soirée diabolique mêlant danses et chants maléfiques.
Elles y retrouvent leur Maître des Ténèbres et en profitent pour introniser des personnalités de la région. Ces dernières sont contraintes de subir leurs méfaits en ingurgitant une mixture à base de myrtilles écrasées, en récitant des formules magiques et en enfourchant un balai. Si elles surmontent ses épreuves, elles deviennent alors barons et baronnes. Après le départ mystérieux des sorcières sous le feu d’artifices, les intronisés signent le livre d’Or afin d’accéder, après plusieurs années, au rang de Prince des ténèbres.

© FTLB/ L. Aprosio

© FTLB/ L. Aprosio

Le lendemain, le 21 juillet, les femmes maléfiques se baladent dans les rues au rythme du cortège de la Fête des myrtilles et finissent pas rendre les clés de la ville dérobées la veille.

Pourquoi des sorcières à Vielsalm?

Une sorcière est bien connue dans la région, Gustine Maka. De son vrai nom Marie-Joseph Augustine Lemoine, fille de Jean-Joseph Lemoine et de Marie-Jeanne Maka, elle est née à Rencheux en 1836 et s’installe, par la suite, à Vielsalm (elle décède à l’hospice de Turnhout en 1915). Frappée par le malheur durant toute sa vie, elle perd ses deux jeunes maris et ses enfants en bas-âge et s’isole du reste des villageois. Avec la vieillesse, elle devient grabataire, boiteuse et un peu déséquilibrée. Il n’en faut pas plus pour lancer des rumeurs à son sujet. Les gens se méfient d’elle et rapportent qu’elle lance des sorts à tous ceux qui la croisent.

Légende

Une légende raconte qu’une jour, Gengoux, un jeune de Vielsalm, et ses amis rentraient bredouille de leur cueillette de myrtilles. Ils croisèrent en chemin Gustine dont le panier fut rempli de ces fruits sauvages. La sorcière les invita à déguster ces merveilles qu’elle avait préalablement ensorcelées. Les jeunes se changèrent immédiatement en macralles!

Voilà pourquoi, lors de la fête des myrtilles, les sorcières de Vielsalm sortent de leur torpeur pour effrayer la population.

 

© FTLB/ L. Aprosio

© FTLB/ L. Aprosio

Les lieux de sabbat

« Le Saut des sorcières » entre Les Hayons et Auby. Cette longue crête au-dessus du confluent du ruisseau des Alleines et de la Semois est le lieu de rassemblement des sorcières et de leur maitre de cérémonie, un berger d’Auby nommé Colas Cha Cha. Arrêté, il est brûlé sur le pont de la ville de Bouillon.

« Les sorcières de Châmont ». Dans les environs de Villance, les sorcières se rencontrent près de la source « Robefoy » puis aux bruyères de Châmont, lieu du sabbat. Chaque village (Redu, Maissin, Lesse, Libin, Arville, Hatrival, Transinne) doit fournir les ingrédients essentiels à la cérémonie sous peine de mauvais sorts.

« La Roche Namousette ». À la fois fée et sorcière, la Namousette a toutefois été condamnée au bûcher après avoir jeté des maléfices. Elle habite près du village des Hayons, dans le bois de « Prénaûmont ».

« La pierre du diable » à Suxy, lieu de rassemblement des sorcières de la région.

« La roche de Gobaye ». Marie Gobaye, sorcière habitant une roche entre Arville, Smuid et Mirwart, a l’habitude de se transformer en cheval, renard ou brebis pour lancer ces sorts.

© FTLB/ L. Aprosio

© FTLB/ L. Aprosio

Témoignages des anciens

Des mauvais sorts?

«À la fin du XIXème siècle vivait à Masbourg ce qu’on a appelé une « Jeteuse de sort ». Un jour, dans un champ, au lieu de glaner, elle puisait directement les gerbes des épis pour aller plus vite. Le fermier, la voyant, la réprimanda. Celle-ci l’avertit qu’il ne rentrera jamais avec ses deux charriots à la ferme. En effet, ils se renversèrent au milieu de la route sans aucune raison!
Les grands-parents de mon épouse ont aussi eu une altercation avec elle. Le soir même, toutes les bêtes ont été déliées dans l’étable! »
Robert Pierard, Masbourg, 2015.

«Nous nous promenions à vélo, non loin de Vielsalm. Il faisait nuit. Tout à coup, nous voyons arriver, en sens inverse, une calèche noire tirée par un seul cheval. Une vieille dame enfoncée dans un tas de coussins conduisait l’étrange véhicule. Elle était habillée de noir, ses cheveux étaient d’une incroyable blancheur, elle avait les pommettes saillantes et le visage tout rouge. Lorsque j’arrivais à sa hauteur, la chaîne de mon vélo dérailla soudain. Etait-ce un sort que cette vieille femme m’avait jeté? Et pourquoi pas? Ne dit-on pas que Vielsalm est le pays des macrales?»
Témoignage issu de l’ouvrage de Noelle Maquet, Histoires et traditions de nos vallées, t.II, Aywaille, p. 193

Dans le registre paroissial de Wibrin figure un document rédigé en latin traitant d’exorcisme. En effet, le 19 juillet 1739, une séance est organisée afin de libérer Marie Elisabeth Poncelet de ses démons.
« Ad futuram rei memoriam. Ce 19 juillet 1739 est décédée dans le Christ Marie Elisabeth Poncelet, épouse d’Hubert Crepin, qui fut possédée par 36 démons. Selon les aveux faits par ces démons durant les exorcismes, ils entrèrent (en elle) par l’entremise d’une sorcière, alors qu’elle avait un an ou deux, en lui présentant un fruit. Sans que l’on eût fait sur ladite Marie un signe de croix, ces démons se manifestèrent seulement lorsqu’elle eut environ 24 ans, après son mariage. On pratiqua sur elle inutilement différents exorcismes à Saint-Hubert, à Berich près de Trèves et à Bastogne chez les Pères Récollets (…). » Retrouvez l’intégralité de l’article d’André Georges dans Glain et Salm, Haute Ardenne, n°51, janvier 2000, p. 11-14.

Et les enfants, ils en pensent quoi?

« Reste-t-il des sorcières dans le village », Archives SONUMA

RTBF, émission Folklore wallon, 1972

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Sources

  • Dupont-Bouchat Marie-Sylvie, « La chasse aux sorcières en Gaume », in Les Cahiers Brunehaut, n°23, 2012, p. 20-25.
  • Duvivier de Fortemps Jean-Luc, Stassen Benjamin, L’Ardenne merveilleuse, Neufchâteau, Weyrich, 2013.
  • Fanon Maurice, « Les sorcières d’Izier … et d’ailleurs », in Terre de Durbuy, n°80, décembre 2001, p. 23-38.
  • Glain et Salm, Haute Ardenne, n°51, janvier 2000, p. 11-14.
  • Graulich Olivier, Legros Charles, Salm en Ardenne, Vielsalm, Administration communale de Vielsalm, 1994.
  • Lambert Paul, « Sorcières et sorcellerie, une autre façon de voir notre belle province », in Luxembourg Tourisme, n°112, hiver 1993, p. 26-29.
  • Les Hèyeûs d’sov’nis, Histoires et traditions de nos vallées, t.II, Liège, Editions Dricot, 1997.
  • Moxhet Albert, Ardenne et Bretagne. Les soeurs lointaines, Pierre Margada éditeur, 1989.
  • Muchembled Robert, « Sorcellerie, culture populaire et christianisme au XVIe siècle (…), in Annales. Economies, Sociétés, Civilisation, 28ème année, n°1, 1973, p. 264-284.
  • Paravy Pierrette, « Faire Croire. Quelques hypothèses de recherche basées sur l’étude des procès de sorcellerie du Dauphiné au XVe siècle », in Faire Croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XVe siècle, Rome, Ecole Française de Rome, 1981, p. 119-130.